Depuis hier soir, un bruit de scandale court dans le domaine des blogueurs bouffe: le service À la carte express, qui regroupe plusieurs restaurants et se propose de faire la livraison de leurs produits chez vous, offrirait 100$ aux blogueurs bouffe pour qu'ils essaient leur service. On leur aurait proposé, du même souffle, de leur offrir un autre 100$ à faire tirer parmi les lecteurs de leur blogue. Et on leur aurait demandé, si d'aventure ils avaient aimé leur expérience et qu'ils s'en étaient inspiré pour écrire un billet, de leur fournir les liens afin de pouvoir les partager sur la page Facebook de À la carte express. Remarquez que j'utilise le conditionnel: je ne l'ai pas reçu, moi, ce courriel. Mais je l'ai lu, puisque nous discutons de ce genre d'initiative entre blogueurs, justement parce que nous sommes sensibles aux questions d'éthique.
Et cette initiative de À la carte express est SCANDALEUSE ! En tout cas, c'est ce qu'a laissé entendre Lesley Chasterman, la critique gastronomique de la Gazette, quand elle a dit que le service À la carte express essayait d'acheter les blogueurs bouffe. Et c'est encore ce qu'a laissé croire (faussement, à mon grand regret), l'auteur (anonyme, évidemment) du billet de ce matin sur le blogue de La Clique du Plateau, billet très absurdement intitulé Une tuile de plus sur les blogues bouffe. L'article m'a tellement choquée que je me suis empressée de répondre, mais dans l'empire du journalisme de ruelle, on ne semble pas très pressé d'approuver mon commentaire, alors je vous partage ma réaction ici.
Une note, peut-être, avant de vous laisser lire ma diatribe: je suis une blogueuse bouffe entre deux mondes. Mon blogue est essentiellement axé sur les recettes - et ce genre de blogues connait une moins grande diffusion habituellement - mais j'aime faire des critiques de restaurants et de livres de recettes à l'occasion, ce qui m'a amenée à être parfois invitée à des restaurants à titre gracieux (je peux encore les compter sur les doigts de ma main) ou à recevoir des livres de recettes gratuits (privilège normalement réservé aux services de presse). J'ai aussi eu de la visibilité dans des magazines et même à la radio, mais je me considère comme chanceuse de tout ceci. Contrairement à ce que bien des gens pensent dans l'espace public, la majorité des blogueurs bouffe ont peu de visibilité: seuls une minorité d'entre nous sont connus des firmes de PR et reçoivent des "privilèges" grâce à leur condition de blogueurs. À ma défense, une partie de ma réaction est dûe au fait que les gens semblent avoir une vision très uniforme de ce qu'est un blogueur bouffe, et cette vision est fausse. Nous avons tous une ligne éditoriale différente, des intérêts différents et une personnalité différente. C'est très étrange de vouloir mettre tout ce beau monde dans le même moule pour dénoncer une initative somme toute assez commune.
Voici donc ma réponse à la Clique:
"Corrompus ? La plupart des blogueurs bouffe entretiennent leur blogue
sans aucune compensation financière et sans aucune autre gratification
que l’appréciation des lecteurs, et ce, malgré l’investissement (en
temps, surtout) que demande l’exercice. La majorité des blogueurs ne
bénéficient pas non plus de revenus publicitaires (on ne peut pas en
dire autant de ce site) et ce sont loin d’être la plus grande partie
d’entre eux qui sont courtisés par les firmes de PR et qui sont de tous
les évènements; la plupart d’entre nous reçoivent une invitation à
l’occasion, et tant mieux pour nous si nous décidons de participer !
Chaque critique de restaurant sur mon blogue a été écrite avec intégrité,
et j’ai payé pour chacun des repas que j’ai commenté, à l’exception du
seul plaisir coupable que je me réserve chaque année, soit le lancement
de La Cabane urbaine au Scena du Vieux-Port. Et je pousse
l’intégrité jusqu’à mentionner que je suis invitée à titre gracieux, et à
critiquer les plats qui m’apparaissent les plus faibles de la soirée.
Corruption, quand tu nous tiens…
Qu’est-ce qui choque dans l’offre de À la carte express au point de
déclencher les hauts cris de Lesley Chesterman (qui voit son monopole
gastronomique s’envoler en fumée, peut-être ?) et même de nous valoir un
article sur le blogue de la Clique du plateau ? Un service destiné à
des adeptes de bonne bouffe essaie de se faire connaître auprès de son
public cible en lui proposant de l’essayer gratuitement. Voilà qui est
assez commun dans le monde de la pub. Par la bande, on propose
d’augmenter la visibilité du service en proposant au dit public cible
d’organiser un concours ou de commenter l’expérience sur leur blogue. On
ne parle pas de partenariat commercial en échange d’hyperliens ou
bien de contrat entre la firme de PR et le blogueur. Les blogueurs mis
sur la sellette n’ont même pas commencé à profiter de l’offre de ALCE
qu’on les dénonce déjà – offrant dès lors au service À la carte express
une visibilité bien plus grande qu’il n’aurait eu au départ. J’imagine
qu’il y a des PR contents quelque part !
Ce qui serait corrompu serait de dire qu’on a eu un bon service si
le service était mauvais. Ce qui serait corrompu serait de dire qu’on a
eu un bon repas si la nourriture était médiocre. Aucun d’entre nous ne
l’avons fait dans le cas précis de ALCE, et nous ne méritons pas
l’épithète de corruption. Bien sûr qu’il y a des gens qui vont aller à
tous les évènements et écrire des billets positifs sur chaque produit
qu’on aura tenté de leur vendre, mais des gens à l’honnêteté douteuse,
il y en a dans tous les domaines. Fuck, avant de dénoncer la corruption
des blogueurs bouffe (first world problem), dénoncez la corruption qui
compte… et qui existe.
Je connais peu de gens qui s’opposeraient à ce qu’un blogueur cinéma
soit invité gratuitement à la première d’un film et en parle ensuite sur
son blogue. Je ne parle pas d'un gros junket publicitaire avec un voyage à Los Angeles
toutes dépenses payées là, mais de la première d’un film québécois, bien
normale, au Cinéma Quartier Latin, mais dont le blogueur ne payerait pas son
billet disons. Vous ne criez pas à la corruption ? Avez-vous le jugement
élastique ?
PS: Parlant de la supposée mauvaise bouffe de ALCE, il semblerait que le Europea soit un
des restaurants accessible grâce au service À la carte express. Ouais,
l’un des deux restaurants cinq étoiles à Montréal. C’est pas l’honnêteté
qui étouffe La Clique non plus quand vient le temps de dénoncer quelque
chose, on dirait."
Un mot en terminant: c'est possible qu'il y ait des blogueurs bouffe avec des pratiques douteuses. Des blogueurs bouffe qui vous donnent l'impression d'être malhonnêtes. C'est possible. Si c'est l'impression que vous avez, dénoncez ces blogueurs, montrez-les du doigt et leur crédibilité s'en trouvera grandement affectée. Mais je sais que moi, je ne mérite pas d'être traitée de vendue (ou d'achetable, c'est selon) et encore moins de corrompue. Et c'est la même chose pour la plupart des blogueurs que je connaisse. Alors qu'on cesse de remettre notre travail en question: c'est un travail bénévole, passionné et rempli d'amour pour la bouffe et pour nos lecteurs, et nous méritons respect.